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A la découverte des contes

... La Ouibra ...

Isérables
Marie Trolliet, Mario*** dans « Le génie des alpes valaisannes » en 1893 Réédition : Récits, contes et légendes du Grand Lens, Editions à la Carte, 1996

 

La Ouibra [1]

 

est l’une des plus connues entre toutes les légendes qui ont cours en Valais, doit à ce succès de popularité l’honneur d’avoir toujours corps de vie.

S’il faut en croire ceux qui affirment l’avoir vue, la Ouibra n’est ni plus ni moins qu’un immense dragon ailé, « long comme une perche et large comme une beurrière » dont la tête est ornée d’une couronne de diamants, et qui a établi sa demeure sur les hauteurs escarpées du pays. Selon son caprice, tantôt elle se réfugie dans les éboulements de Chandolin, non loin de la Bella Tola; tantôt traversant la vallée, elle va se percher sur les hauts de Bellaloë[2]à quelque distance du village de Lens; ou bien plus haut encore, sous la croupe du Mont Bonvin à l’endroit où le rocher forme une large crevasse. C’est au fond de cette ouverture que s’ouvre une grotte où coule perpétuellement de l’or en fusion. Elle en a fait son gîte favori, et y passe même des années entières.

Il advint une fois qu’un montagnard des environs, poussé par le désir de s’enrichir, voulut profiter d’un jour où il avait vu la Ouibra prendre son vol, pour descendre dans son antre, et avoir sa part du précieux métal. A cet effet, il se suspendit à une corde, mais celle-ci s’étant rompue avant qu’il fût arrivé au fond, il se trouva dans l’impossibilité de remonter comme il était venu.
La Ouibra, à son retour, eut pitié, semble-t-il, de cet hôte inattendu, car sept ans durant, ils vécurent ensemble, respirant la même atmosphère et partageant la même nourriture, lui ne mangeant, comme elle, absolument autre que de l’or et des minéraux. Cependant, notre homme, qui avait la nostalgie du grand air, et qui depuis longtemps ruminait un moyen de s’échapper de cette prison dorée, eut un jour l’idée de se cramponner à la queue de sa compagne au moment où celle-ci prenait son élan pour sortir. Il se retrouva ainsi sain et sauf au sommet du Mont Bonvin, et se hâta d’aller retrouver les siens.
Mais, n’ayant plus d’or à ses repas, et son estomac ne pouvant plus s’ accommoder du régime frugal des montagnards, huit jours après, il passa de vie à trépas.

Quand la Ouibra pond ses petits, elle serait infailliblement dévorée par eux, si elle n’avait pas la précaution de se placer sur la pointe d’un rocher, afin de pouvoir les précipiter du haut en bas des éboulis aussitôt qu’ils sont venus au jour.

Le tempérament irritable de cette mère non moins féroce exigeant l’usage des bains froids, il lui arrive quelquefois, pendant la nuit, de prendre son vol pour venir sur le versant opposé se baigner dans le lac de Lotia, au-dessus de Grimentz.

Grâce à la force de locomotion dont elle dispose, ce trajet aérien s’accomplit en moins de temps qu’il n’en faut pour le raconter.

Au dire de ceux qui l’ont vue, son passage est signalé par une grande clarté et par la gerbe d’étincelles qui se dégage sa queue. Une fois au bord de l’eau, elle dépose sa couronne sur la rive et disparaît dans l’onde. Mais, malheur au téméraire qui ose la troubler dans ses ablutions…

Or, il n’y a pas longtemps, quelque chose comme deux ou trois ans passés, que deux chasseurs de Saint-Martin, passant par une matinée de froidure à côté du lac qui était gelé, s’amusèrent à jeter des pierres à sa surface.

Mal leur en prit : aussitôt, une détonation formidable se fit entendre ; la glace s’entrouvrit avec des reflets flamboyants, une odeur de soufre et de feu se répandit dans l’air, et ils virent apparaître la tête colossale d’un animal monstrueux qu’ils ne s’arrêtèrent pas à considérer. Jetant de côté leurs fusils et laissant leurs souliers sur la neige, ils prirent la fuite sans regarder derrière eux.

Le lac appartient à la Ouibra. Nul n’a le droit d’en rompre le silence.

 

Ecrit en 1886


[1] Dans le Bas-Valais, la Vouivra

[2] Bellalui, au-dessus de Montana

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