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A la découverte des contes

... Le dévaloir de la Chaudière ...

Le dévaloir de la chaudière
Joseph Roduit RCL de Fully, Editions A la Carte

 

 

Il y a de cela fort longtemps, les diablats, les sorciers, les fées et la vouivre occupaient toutes les cavernes des Hauts de Fully. De leurs postes d’observation, ils surveillaient et contrôlaient l’ensemble de la région fulliéraine. Si la traversée sous le Chavalard ne comportait aucun risque pendant la journée, il ne faisait pas bon s’y aventurer la nuit tombée. C’était leur domaine, et gare à ceux qui osaient les provoquer. Tant d’imprudents disparurent sans laisser de trace… D’ailleurs, que pouvait faire un homme seul, et même deux ou trois, contre de telles puissances occultes ? Si les deux employés d’alpage chargés de transporter la chaudière, servant à la fabrication du fromage, de l’Erié à Sorniot revenaient sur terre ils pourraient en témoigner. Mais nul n’est revenu de l’autre monde et même avec cette preuve irréfutable certains crâneurs contesteraient encore leur existence. Qu’auraient-ils fait à leur place ? Pauvres imprudents !

A cette époque reculée, les Fulliérains n’avaient pas d’autres revenus que celui découlant de l’élevage du bétail augmenté de quelques brantées de vendange. Au début du mois de mai, lorsque les granges étaient vides, les paysans menaient paître les bovins et les caprins dans les communaux. Chaque bande herbeuse était broutée jusqu’à son extrême limite. L’inalpe avait lieu un mois plus tard.

Dès l’aube, et sur tous les tons, le bruit des sonnailles se faisait entendre. En conduisant leurs bêtes, les propriétaires de Mazembroz, Saxé et Châtaignier, par des chemins différents, se rejoignaient à Buitonnaz et poursuivaient ensuite leur montée vers Louisine. Ceux de Branson, pourtant les plus éloignés, n’étaient pas les derniers arrivés. Ils compensaient la distance qui les séparait de Vers l’Eglise en se levant plus tôt.

Sur l’alpe, les bergers prenaient possession des bêtes au fur et à mesure de leur arrivée. Les couleurs variées des manteaux donnaient à l’ensemble du troupeau une image bigarrée, car à cette époque aucune sélection n’était pratiquée par les propriétaires. Après avoir pique-niqué sur l’herbe, tous se rendaient près de la croix où avait lieu la bénédiction de l’alpage. D’une attitude recueillie ils écoutaient les prières du curé demandant à Dieu de protéger le troupeau et ses bergers tout au long de la campagne. Puis, chacun rentrait chez soi.

L’alpage de Louisine ne possédait alors qu’un abri ouvert de deux côtés. Dans la partie la mieux protégée se trouvait le dortoir des employés ; dans l’autre, la chaudière de fabrication et le dépôt des bagages. On ne faisait pas le beurre. Le lait était coulé directement à la chaudière. Dès que le troupeau avait brouté l’herbe autour du chalet, il s’engageait sur les pentes voisines et montait jusqu’à la Lui des Bœufs qui fut l’objet d’un litige entre les bourgeoisies de Fully et de Leytron.1

Après avoir séjourné deux semaines à Louisine, le troupeau montait à l’Erié où l’on devait transporter la chaudière et les bagages des employés. Ici le bétail restait à peine une semaine. Quand tout était pâturé, le fromager annonçait le départ pour Sorniot.

Le remuage à la montagne haute comportait certains dangers, car dès que les vaches étaient engagées sur le chemin de la Corniche, le moindre écart pouvait les précipiter dans l’abîme. Afin de diminuer les risques, on fractionnait le troupeau. Chaque employé prenait une partie à sa charge. Le dernier jour, à l’Erié, après la traite du soir, il fallait encore faire le fromage, laver les ustensiles et préparer les bagages pour le lendemain matin. Les employés avaient du travail jusqu’à la tombée de la nuit.

 

Une année, deux solides gaillards furent chargés de transporter la chaudière à la montagne haute. Elle devait parvenir à destination de très bonne heure le lendemain car la traite du matin avait lieu à Sorniot. Les deux jeunes gens s’occupèrent immédiatement de leur mission. Ils placèrent deux perches sur le bord supérieur de la chaudière et lièrent solidement le tout au moyen d’une corde. Entre-temps, la pleine lune s’était levée au-dessus de Nendaz et projetait sa lumière sur les flancs du Chavalard. Les deux employés se concertèrent et décidèrent de partir le soir même pour Sorniot. Ils craignaient de devoir se lever trop tôt le lendemain.

La charge bien équilibrée, ne leur parut pas trop lourde. Connaissant la longueur du trajet, ils partirent d’un pas modéré. La lune éclairant suffisamment le chemin, les porteurs avançaient sans difficulté. Après avoir traversé le Lavanchy, (le torin Lovintsë) ils durent poser leur charge afin de se reposer un instant. Dix minutes plus tard ils repartirent.

Ils avaient fait une centaine de mètres à peine lorsqu’ils entendirent un formidable coup de tonnerre. Et pourtant le ciel était serein. La lune et les étoiles brillaient de tout leur éclat. Effrayés par cet étrange phénomène, les porteurs pressèrent le pas. Ils arrivèrent à l’Ablet tout en nage et furent brusquement arrêtés par un colosse vêtu de noir qui leur dit d’une voix de stentor :

– Halte-là, au nom de Lucifer.

Stupéfaits, les porteurs laissèrent choir la chaudière sur le chemin. Le colosse la saisit d’une main, la leva au-dessus de sa tête et la lança dans le dévaloir en aval en disant :

– Et maintenant disparaissez.

Saisis d’épouvante, les deux employés firent volte-face et s’enfuirent à toute vitesse. Mais un orage accompagné de gros grêlons s’abattit sur le Chavalard. Le vent, d’une violence inouïe, faisait rouler les pierres autant sur les crêtes que dans les combes. Les fuyards risquèrent plusieurs fois la mort mais s’en tirèrent miraculeusement. Ils arrivèrent à l’Erié, pétrifiés d’horreur, l’un avec une épaule cassée, l’autre ensanglanté par une entaille au front.

L’alerte fut donnée au chalet. Les employés, mis au courant de l’événement, se concertèrent. La situation était inquiétante. En effet, tant à Louisine qu’à l’Erié, toute l’herbe avait été broutée et il ne servait à rien de partir pour Sorniot puisque la chaudière avait disparu.

La meilleure solution était la désalpe. Le fromager envoya une estafette à Vers l’Eglise où habitait le responsable des alpages afin de le mettre au courant du fait survenu durant la nuit. Ce dernier fit annoncer dans tous les villages que la désalpe avait lieu dans l’après-midi.

Le lendemain, le président et un membre du consortage partirent pour Vevey afin d’acheter une nouvelle chaudière. Mais le fabricant n’en avait point en stock. Il promit de la livrer à Fully dans les six jours. Entre-temps les vaches durent pâturer dans les communaux.

La semaine suivante, une chaudière battant neuve arrivait à Fully. Le cuivre brillait d’un éclat particulier. Une demi-douzaine de volontaires s’offrirent pour la transporter à Sorniot. Mais cette fois-ci, pour ne pas être victimes des puissances occultes, ils passèrent sous le Chavalard en plein midi. Le lendemain eut lieu la seconde inalpe. Le bétail fut conduit directement à Sorniot.

L’endroit où la chaudière fut précipitée dans l’abîme est resté gravé dans le souvenir des Fulliérains, puisqu’on l’appelle encore aujourd’hui le dévaloir de la Chaudière. (le tsâble Tsoeüdaïre).


1 Fully obtint gain de cause.

Légende de l’image: « Le moindre écart pouvait les précipiter dans l’abîme. »

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