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A la découverte des contes

... Le Pas de l’Ours ...

Le pas de l'ours
Claudy Barras des Briesses RCL des Briesses

Cela se passait à une époque fort reculée où l’on ne connaissait pas encore les armes à feu.

On raconte qu’il y avait un ours redoutable qui décimait les troupeaux de toute la région. Au printemps, dans les mayens, il s’en prenait aux chèvres, aux chevreaux et aux cabris ; en été, on le retrouvait dans les alpages où les moutons constituaient son plat favori et, en automne, avant de se mettre en hibernation, il faisait des incursions dans les villages du bas pour « visiter » les troupeaux.

Aucune jeune fille n’osait rester dans les mayens. En automne, les jeunes pahours refusaient d’accompagner les troupeaux dans les pâturages sans être protégés par un adulte. Finalement, l’administration communale décida de prendre les choses en main. Elle promit une forte prime à qui débarrasserait le pays de ce prédateur indésirable. Les primes ne se mesuraient pas en argent, mais plutôt en mesures de blé ou en setiers de vin. Encore fallait-il oser s’attaquer à un tel gibier ! Ce n’était que par la ruse ou tout autre astuce qu’on parviendrait à maîtriser la bête.

Tout le monde connaissait dans la région un chasseur que nul ne pouvait égaler dans son art et dans la façon de dresser des pièges. Jean le Chasseur, comme on l’appelait, était sans conteste, le meilleur chasseur connu loin à la ronde. Il avait un mayen au lieu-dit le Mentahri d’en-Bas, qui se situe au-dessus de la Forêt dou Tsan, à l’ouest de l’actuelle station de Crans. Or, on prétendait que l’ours gîtait dans cette forêt, mais personne n’en avait apporté la preuve.

Cette année-là, Jean de Chasseur était monté de très bonne heure à son mayen et, comme il arrive parfois au printemps, la neige était tombée bien bas et recouvrait toute la région de Mentahri. Pour Jean, c’était une aubaine, car cela lui donnait l’occasion de relever les empreintes de l’animal et de découvrir son gîte.

Comment se prit-il pour titer la bête hors de son habitat ?

La nuit venue, il attacha sa chèvre à un pieu, dans la forêt. Nul n’ignore que les chèvres sont très poltronnes et que, n’ayant personne auprès d’elles, surtout pendant la nuit, elles s’affolent et se mettent à bêler lamentablement.

C’est ce qui arriva. Les cris alertèrent l’ours qui ne demandait pas mieux que de profiter de l’aubaine et d’un festin assuré. Ce que voyant, Jean s’empressa de mettre sa chèvre à l’abri avant d’aller lui-même s’enfermer dans le mayen. Le lendemain, il suivit aisément les traces de l’ours qui était effectivement monté de la Forêt dou Tsan pour venir tourner autour de son mayen avant d’aller en direction des mayens du voisinage et de retourner à son gîte en suivant le Grand Chemin des Montagnes Dedans – lo grand tsemén di montagne dèdiéen – qui conduit dans le vallon de l’Ertentse, en direction des alpages.

A son départ, le chemin est taillé dans une paroi de rocher et descend en pente raide et tout de suite notre chasseur s’avisa que l’ours n’empruntait pas le même itinéraire pour quitter son gîte que pour y retourner.

Jean le Chasseur décida de le faire sortir une nouvelle fois et de lui tendre un piège sur le chemin du retour. S’étant muni d’outils de bûcheronnage, notre homme abattit un sapin blanc d’assez belle taille et ôta l’écorce qu’il sépara en deux parties dans le sens de la longueur, sans les abîmer, ce qui lui fournit de grands chéneaux dont l’intérieur est aussi lisse qu’un miroir. On sait que la partie du sapin blanc en sève qui touche l’écorce est savonneuse et lisse. Notre chasseur aligna bout à bout ces chéneaux de façon à occuper tout le chemin. Pas moyen de passer ailleurs : d’un côté, la paroi de rocher verticale et de l’autre côté, le précipice ! Quelques mètres plus bas, le chemin faisait un coude. Notre homme continua de construire son chéneau en ligne droite de façon que le dernier élément donne sur le précipice. Il ne lui restait plus qu’à mettre son plan à exécution.

Le même soir, il procéda comme précédemment, sortit sa chèvre et l’attacha à un arbre avant de la cacher à l’étable et de se mettre à l’abri lorsqu’il entendit l’ours arriver.

Le lendemain, Jean sortit pour aller se rendre compte du résultat de son entreprise en prenant toutefois la précaution de se munir d’une hache pour se défendre au cas où… En arrivant sur place, il constata avec plaisir que les écorces étaient marquées de traces de griffes, de terre et de boue. Notre ours était-il bien tombé dans le piège ? Il devait toutefois encore s’assurer si la hauteur de la chute avait été fatale à l’animal. Le chasseur s’avança jusqu’au bord du vide et regarda, sonda la profondeur du précipice et aperçut l’animal gisant sur le dos et ne donnant plus signe de vie.

Son astuce avait parfaitement réussi. Jean s’empressa d’aller couper une patte de l’ours pour la présenter à la commune en qualité de preuve. Il récupéra également la viande et la peau avant de se rendre au bureau communal pour toucher sa prime.

Dorénavant, on ne l’appela plus Jean le Chasseur, mais Jean de l’Ours. Et le lieu-dit porta le nom de Pas de l’Ours – lo pachiou dè l’orch.

 

 

 

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